La
méningite demeure un problème majeur de santé
publique, particulièrement dans les pays de la ceinture
africaine de la méningite [1]. Les épidémies
surviennent de manière récurrente en Afrique subsaharienne.
Ainsi la plus grande épidémie est survenue en 1996
au cours de laquelle 188 341 cas ont été notifiés
à l’Organisation Mondiale de la Santé par
les pays de la ceinture africaine de la méningite dont
42 967 cas par le Burkina Faso [2]. Ces épidémies
étaient essentiellement dues au Neisseria meningitis des
serogroupes A et C [3, 4].
Cependant Neisseria meningitidis W135 est responsable de 1% à
8% des cas de méningite dans le monde [5, 6]. Ce serogroupe
était considéré comme ayant un faible potentiel
invasif et responsable de foyers isolés de moins de 10
cas avant 2000 [7].
Le Neisseria meningitis W135 a été responsable de
41% des cas confirmés de méningite au cours du pèlerinage
en 2000 en Arabie Saoudite et a été isolé
chez des sujets contacts dans 16 pays du monde, en Europe, aux
États-Unis et en Asie [8].
Au Burkina Faso, en fin de saison épidémique en
2001, sur 58 prélèvements provenant de 14 districts
sanitaires du pays, 32 étaient positifs au Neisseria meningitis
dont 8 du serogroupe A et 12 du serogroupe W135 [9].
Cette situation a justifié l’élaboration de
plans de préparation pour la riposte à une éventuelle
épidémie en 2002, de même qu’en 2003
et en 2004.
Une des stratégies était la détection précoce
des épidémies et l’identification des germes
responsables des cas de méningite par une surveillance
renforcée de la méningite dans tous les districts
sanitaires du pays. Le circuit de notification des cas, de prélèvement
et d’acheminement des échantillons de Liquide Céphalo
Rachidien a été renforcé de même que
les capacités de laboratoires de districts et des laboratoires
de référence.
Le contrôle des épidémies a été
fait par la mise à disposition de médicaments essentiels
pour le traitement des malades dans les formations sanitaires
publiques, la conduite de campagnes de vaccination de masse réactive
selon la disponibilité des vaccins et les germes responsables
des épidémies.
Nous présentons dans ce travail l’évolution
de la situation épidémiologique de la méningite
de 2002 à 2004 dans un contexte d’émergence
du serogroupe W135, comme germe responsable de la première
épidémie à l’échelle de tout
un pays et les stratégies mises en œuvre pour le contrôle
des épidémies de méningite au Burkina Faso.
Méthodologie
Données de surveillance : une analyse rétrospective
des données de surveillance des années 2002, 2003
et 2004 a été réalisée.
Les sources de données ont été les rapports
hebdomadaires des structures de santé les rapports des
laboratoires de référence pour la méningite
et les rapports de mise en œuvre des stratégies de
contrôle des épidémies.
Les rapports hebdomadaires contiennent des données agrégées
sur les cas et décès de maladies à potentiel
épidémique transmises de manière systématique
par les districts et les régions sanitaires au service
de surveillance épidémiologique de la Direction
de la Lutte contre la Maladie. La notification est faite par toutes
les formations sanitaires du pays par le Télégramme
Lettre Officiel Hebdomadaire (TLOH). Les données parviennent
au niveau central au plus tard 48 heures après la fin de
la compilation des données de la semaine. Les indicateurs
sont analysés par district sanitaire, permettant une détection
précoce de toute situation anormale, l’estimation
de l’ampleur du phénomène et l’orientation
des stratégies de riposte.
Les rapports des laboratoires nationaux de référence
pour la méningite et des laboratoires de districts sur
l’identification des germes en cause arrivent par cette
même voie. Les prélèvements de Liquide Céphalo
Rachidien de cas suspects de méningite sont conservés
dans des milieux de transport (trans isolate) et acheminés
dans les laboratoires de districts puis les laboratoires de référence.
Au niveau des laboratoires de districts, les analyses réalisées
sont la numération leucocytaire, la coloration de Gram
et l’agglutination par le latex. Les laboratoires de référence
réalisent en outre la culture et l’étude de
la sensibilité des germes aux antibiotiques.
Les rapports de mise en oeuvre des stratégies de réponse
aux épidémies ont permis l’analyse de l’impact
des interventions sur l’évolution de la situation
épidémiologique. Ces stratégies ont été
définies par le comité national de gestion des épidémies
dans le plan opérationnel de lutte contre les épidémies
pour la période de 2001 à 2005 et les plans annuels
de préparation pour la riposte aux épidémies.
Les principales orientations sont le traitement gratuit des cas
en situation d’épidémie avec le chloramphénicol
huileux en première intention, la mise en œuvre de
campagne de vaccination de masse réactive dans les districts
en épidémie, l’information et la sensibilisation
des populations.
Données de population : les populations des districts sanitaires
ont été estimées en tenant compte du recensement
de la population réalisée en 1996 par l’Institut
National de la Statistique et de la Démographie (INSD).
Les populations actualisées par année ont été
obtenues en appliquant le taux d’accroissement annuel national
de 2,3%.
Calcul des indicateurs : L’incidence cumulée des
cas suspects notifiés par les districts a été
estimée pour les trois années par semaine et pendant
la période épidémique.
La période épidémique est définie
de la première semaine de janvier à la deuxième
semaine consécutive au cours de laquelle aucun district
n’est ni en alerte ni épidémie. Elle va souvent
de janvier au mois de mai.
Le taux d’attaque hebdomadaire a été obtenu
par le rapport du nombre de cas suspects sur la population du
district. Il est exprimé en nombre de cas pour 100 000
habitants et a permis la définition des seuils au niveau
des districts. Ainsi un district est en alerte lorsque qu’il
notifie 5 à 9 cas pour 100000 habitants en une semaine
et en épidémie lorsqu’il notifie au moins
10 cas pour 100 000 habitants en une semaine.
Le taux de létalité est le rapport du nombre de
décès sur le nombre de cas notifiés au cours
de la même période.
Résultats
Au cours de la période de 2002 à 2004, un total
cumulé de 29 526 cas de méningite ont été
notifiés dans les rapports TLOH reçus des formations
sanitaires. L’année 2002 a été l’année
au cours de laquelle le nombre de cas notifié était
le plus important avec 14 455 cas, les deux années suivantes
ont connu une baisse du nombre de cas. Le taux de létalité
moyen était de 15,2%.
La période épidémique au cours de ces trois
années se situe entre janvier et mai.
La figure 1, montre une augmentation des cas à partir de
la quatrième semaine de l’année. En 2002 et
en 2004, le pic épidémique est survenu au cours
de la deuxième semaine d’avril (quatorzième
semaine de l’année), tandis qu’en 2003, il
est survenu plus tôt en fin février, à la
huitième semaine. Le pic épidémique a été
plus important en 2002.
Au cours de la période épidémique, l’incidence
de la méningite a été forte en 2002. Elle
a été moindre en 2003 et en 2004 comme l’indique
le tableau 1. Sur les 55 districts sanitaires du pays, 40% ont
été en épidémie en 2002, 21% en 2003
et 11% en 2004.
Ainsi de 2002 à 2004, l’incidence de la méningite
et le nombre de districts en épidémie ont progressivement
diminué.
Fig. 1
Curve comparative dei casi di meningite, Burkina Faso, 2002-2005 Courbes comparatives des cas de méningite, Burkina
Faso, 2002-2005
Comparative plots of cases of meningitis, Burkina Faso, 2002-2005.
Incidenza Incidence
Incidence
Numero
di distretti epidemici Nombre de districts épidémiques Number of epidemic districts
Germi
identificati (% dei positivi) Germes identifiés (% des positifs)
Germs identified (positive %)
Nm
A
NmW135
Spn
Hib
B
Anno/Année/Year
2002
109
22
3(2,1)
128(88,9)
7(4,8)
3(2,1)
2003
62
12
264(51,7)
104(20,4)
103(20,1)
40(7,8)
2004
37
06
244(37,1)
108(16,4)
244(37,1)
61(9,4)
Tab. 1
Incidenza della meningite e dei germi identificati dai laboratori,
Burkina 2002-2004. Incidence de la méningite
et germes identifiés par les laboratoires, Burkina
2002-2004.
Incidence of meningitis and of germs identified by laboratories,
Burkina 2002-2004.
Les résultats de l’identification des germes par
les laboratoires de référence, dans le tableau 1
montre qu’en 2002, le germe responsable de l’épidémie
était le Neisseria meningitis W135.
L’épidémie de 2003 était une épidémie
mixte à Neisseria meningitis des serogroupes A et W135
avec une prédominance du serogroupe A.
L’épidémie de 2004 était surtout due
à Neisseria meningitis A.
De 2002 à 2004, la proportion de Neisseria meningitis W135
a diminué, tandis que celles de Streptococcus pneumoniae
(Spn) et de Haemophilus influenzae B, (Hib B), ont augmenté.
Les épidémies de méningites ont surtout touché
les personnes âgées de 1 à 29 ans au cours
des trois années, la tranche d’âge la plus
touchée étant celle de 5 à 14 ans comme l’indique
la figure 3.
La prise en charge des cas de méningite et la vaccination
de masse réactive dans les districts en épidémie
ont été les principales stratégies de contrôle
des épidémies.
Dans le tableau 3, les médicaments mis à la disposition
des structures de santé publique ont été
estimés selon un nombre de 250 cas attendus pour 100 000
habitants. Les besoins ont ainsi été couverts car
l’incidence la plus élevée ayant été
de 109 cas pour 100 000 habitants en 2002.
Les campagnes de vaccination de masse réactive ont été
conduites en 2003 et en 2004, avec du vaccin bivalent ou trivalent
après identification des germes en cause et selon la population
cible. Les besoins ont été couverts en vaccin.
Les couvertures vaccinales administratives obtenues étaient
supérieures à 85%.
Discussion
Au cours des trois années consécutives, des foyers
épidémiques ont été détectés
au Burkina Faso. Cependant dans la ceinture africaine de la méningite,
les intervalles inter épidémiques étaient
habituellement de 5 à 10 ans [10], dans un contexte ou
les épidémies de méningite étaient
dues au Neisseria meningitis A. L’émergence du Neisseria
meningitis W135 comme responsable de l’épidémie
en 2002 pourrait expliquer la persistance de l’épidémie
les années suivantes d’autant que les populations
n’avaient pas été immunisées contre
ce serogroupe. Cependant la contribution de ce serogroupe a diminué
les années suivantes.
Les raisons de l’émergence du W135 au Burkina Faso
ne sont toujours pas élucidées. En effet aucun lien
n’a été trouvé avec le pèlerinage
en Arabie Saoudite [11].
Des hypothèses ont été émises pour
expliquer l’émergence de Nm W135. Il pourrait s’agir
d’une ré- émergence d’un ancien clone
du serogroupe W135 déjà identifié en Afrique
dès le début des années 90 [11,12] ou d’une
altération du gêne siaD d’un clone de Neisseria
meningitidis C, vers le serogroupe W135 [14].
La pression immune exercée contre les serogroupes A et
C a pu favoriser l’émergence d’un clone avec
un polysaccharide W135. Ce d’autant que le vaccin bivalent
A+C est le vaccin habituellement utilisé pour la conduite
de campagnes de vaccination préventive et le contrôle
des épidémies en Afrique.
La part du serogroupe W135 a diminué en 2003 et en 2004,
années au cours desquelles, il s’est agit d’épidémies
mixtes avec une prédominance du serogroupe A. Dans les
districts épidémiques, un des serogroupes étaient
toujours prédominants. Il existe donc une compétition
entre les deux serogroupes.
La part de plus en plus importante de Streptococcus pneumoniae
et de Haemophilus inflenzae B est due au fait que le nombre de
districts en épidémique a diminué de 2002
à 2004. Ces germes sont habituellement responsables des
cas de méningite dans les districts non épidémiques.
La proportion de ces germes diminue fortement dans les districts
épidémiques, cependant leur contribution pendant
la période épidémique devrait être
suivie et documentée.
La répartition des cas détectés selon l’âge
montre que les personnes âgées de moins de 30 ans
ont payé le plus lourd tribut à la méningite
au cours des trois années. Ces tranches d’âge
sont touchées dans les mêmes proportions au cours
de des trois années. Ces résultats montrent la pertinence
du choix de la population cible de 2 à 30 ans pour la conduite
des campagnes de vaccination contre la méningite.
La courbe épidémique en 2002 a connu une ascension
rapide et forte. L’évolution a été
naturelle, car la non disponibilité de vaccin en quantité
suffisance contre le Neisseria meningitis W135 qui était
responsable de l’épidémie, n’a pas permis
l’immunisation des populations. En effet le vaccin tétravalent
A+C+Y+W135 n’était pas disponibles en quantité
suffisante et son coût était prohibitif. Cette situation
a amené l’Organisation Mondiale de la Santé
à mettre au point le vaccin trivalent A+C+W135 en quantité
limité en fin 2002. Ce vaccin a été utilisé
pour la première fois à grande échelle pour
le contrôle de l’épidémie en 2003 au
Burkina Faso.
La principale stratégie en 2002 a consisté au renforcement
de la prise en charge des malades, le pré positionnement
des médicaments et des consommables dans les structures
de santé à tous les niveaux du système de
santé, l’ajustement des stocks en médicaments
et consommables selon la situation épidémiologique,
la supervision formative des agents sur la prise en charge des
cas.
L’information et la sensibilisation des populations ont
permis la participation communautaire aux activités de
contrôle de l’épidémie.
La gestion de l’épidémie était assurée
par des organes de coordination aux différents niveaux
du système de santé. Ces organes assuraient la coordination,
la mobilisation des ressources nécessaires, l’orientation
et le suivi des stratégies de contrôle.
Outres ces stratégies mises en œuvre en 2003, la disponibilité
du vaccin trivalent contre le A, le C et le W135, et du vaccin
bivalent contre le A et le C, a permis la conduite de campagnes
de vaccination dans les douze districts sanitaires épidémiques.
Ces interventions ont contribué à infléchir
la courbe par la réduction de l’incidence, avec un
pic épidémique plus précoce et de moindre
ampleur qu’en 2002. Cela pourrait dénoter d’une
efficacité du vaccin trivalent qui a déterminé
une chute importante du nombre de cas au maximum deux semaines
après la vaccination réactive dans les districts
en épidémie.
Les couvertures vaccinales administratives réalisées
étaient supérieures à 85%.
L’augmentation de l’immunité au sein de la
population contre les serogroupes A et W135, explique l’incidence
moindre de la méningite en 2004 avec six districts épidémiques.
La vaccination conduite dans les premiers districts en épidémie
a également contribué à une réduction
de l’ampleur de l’épidémie en 2004.
Fig. 2
Ripartizione geografica dei distretti epidemici, Burkina Faso,
2002-2004. Répartition géographique
des districts épidémiques, Burkina Faso, 2002-2004.
Geographical division of epidemic districts, Burkina Faso,
2002-2004.
Tab. 2
Farmaci e vaccini utilizzati per il controllo delle epidemie,
Burkina Faso 2002- 2005. Médicaments et vaccins
utilisés pour le contrôle des épidémies,
Burkina Faso 2002- 2005.
Drugs and vaccines used to control epidemics, Burkina Faso
2002- 2005.
Conclusion
L’émergence de Neisseria meningitis W135 en 2002
a changé le faciès épidémiologique
de la méningite au Burkina Faso. A partir de 2002, il s’est
agit d’épidémies mixtes avec cependant un
retour progressif du serogroupe A. Le suivi de ces serogroupes
devrait être renforcé pour une meilleure prédiction
des épidémies.
La mise en œuvre de stratégies efficaces dans le cadre
de plan de préparation et de réponse aux épidémies
permet un meilleur contrôle des épidémies.
La meilleure perspective de lutte contre les épidémies
de méningite à méningocoque en Afrique est
la mise au point de vaccin conjugué, qui serait introduit
dans le programme élargi de vaccination et permettrait
la conduite de campagnes de vaccination de masse préventives
supplémentaires.
Fig. 3
Ripartizione dei casi di meningite in funzione dell'età,
Burkina Faso 2002-2004 Répartition des cas
de méningite selon l'âge, Burkina Faso 2002-2004
Division of meningitis cases by age, Burkina Faso 2002-2004.
Remerciements
Nous adressons nos remerciements à l’ensemble des
acteurs de terrain du système de santé au niveau
des districts et des régions sanitaires ainsi que des laboratoires.
Nous apprécions positivement, les appuis techniques, logistiques
et financiers des partenaires de la santé du Burkina Faso
qui ont contribué de manière importante au contrôle
des épidémies. Nous citerons l’OMS, l’Unicef,
la Croix Rouge, Médecins Sans Frontière, Pharmaciens
Sans Frontière, les coopérations bilatérales
(Italienne, Française, Hollandaise, Belge, Canadienne),
l’Union Européenne et les Centres collaborateurs
de l’OMS (CDC, Oslo).
Zombré DS General Management, Department of Health, Ouagadougou, Burkina
Faso Tiendrébéogo SR, Sanou S Ouédraogo
D, Dabal M Administration to Fight Disease, the Ministry of Health, Ouagadougou,
Burkina Faso Ouédraogo RT Charles de Gaulle Paediatric Hospital Laboratory, Ouagadougou,
Burkina Faso Sanou I University Hospital Laboratory, Ouagadougou, Burkina Faso